L’instant d’un regard

Le 26/02/2008 |  par Sandro,  dans « au quotidien »

Pas assez courageux? Sous ce slogan, les transports berlinois (BVG) lance en 2007 le projet „Augenblicke“ („Moments“), qui offre au timide l’inespérée deuxième chance. Le concept est simple : celui ou celle qui n’a pas osé aborder son coup de foudre dans le métro, le bus ou le tram peut faire passer un message sur le site de la BVG (bvg.de/augenblicke). Repertorié pas lignes, trajets et dates, ils sont accessibles à tout le monde.

En un an, plus de 2000 berlinois ont recouru à ce service gratuit. Sous des pseudonymes parfois extravagants, les victimes de Cupidon lancent leur appel, avec l’espoir d’être entendus.

Les petites annonces dévoilent un romantisme qu’on pensait disparu. « Je t’ai vu Vendredi entre les rayons du soleil matinal, dans le train vers Potsdam. J’aurais aimé te parler, mais tes regards m’ôtaient toute concentration » écrit ainsi « Mouchoir ». Dans le même genre, « Milian » avoue : « Tes yeux bleux me cherchèrent et me trouvèrent. Comme pétrifié je gardais ton regard en moi, incapable de sourire, paralysé. Mon coeur battait dans ma poitrine ».

D’autres ne se laissent pas tant aller : « Si tu ne m’avais pas tant déshabillée du regard, je t’aurais offert un sourir » écrit la fille de la ligne 75. « Mais quand tu es sorti, que les portes se sont fermées, j’ai regretté de ne pas t’avoir suivi ». Tout de même.

A travers le moyen de communication pourtant le plus impersonnel qui soit, les internautes s’ouvrent et ne sont plus – contrairement aux Meetic et co. – des pseudonymes, des sujets virtuels. Ils sont cet homme, « manteau brun, baskets blanches, écouteurs dans les oreilles, qui lit Max Gorki dans le premier wagon », ou cette jeune fille, « cheveux courts et teint mat, pull col roulé et jolies bottes, assise en face de toi ». Tout se passe dans le souvenir des regards échangés, des mots trop timides. Dans ce contexte, les annonces font preuves d’une honnêteté insoupçonnable. Ainsi, lui se décrit portant « une veste verte et un nez caractériel », l’autre s’annonce « aux cheveux très courts (chauve, en fait) ». Leila déclare « impressionnante la façon dont ton nez bouge quand tu parles ». On ne recule pas devant les défauts, devant les signes marquants, devant l’auto-dérision. Toute est permis dans cette quête de l’âme soeur. « Donald Duck », par exemple, cherche sa « très chère amoureuse de littérature classique ».

Les critères de recherche sont souvent les mêmes : Descendu à cette station, lu ce livre, supporté communément les propos racistes du mec au fond.

À Berlin, la ville est grande et les trajets sont longs. La BVG, même si elle ne connaît pas un taux de réussite fabuleux, à réussi à pimenter ces trajets, grâce à une campagne qui sacralise le regard et l’attraction, et qui fait du métro un véritable lieu de rencontre pour timides. Pour la compagnie, c’est une manière d’attirer les gens vers les transports en commun. Pour le client, c’est une manière de rattraper son hésitation.

Même si ce système s’intègre dans le processus déshumanisant de la communication, il n’en demeure pas moins vrai que pour ceux qui n’osent pas, c’est pratique, et c’est joli.

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