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Famille, logement, Minijob et entrepreneuriat en Allemagne : quel bilan quatre ans après ?

Quatre personnes racontent leur quotidien et tirent un bilan du dernier mandat de la chancelière. Leurs difficultés illustrent certaines des grandes problématiques économiques et sociales de l’Allemagne d’aujourd’hui. Portraits.

Pour une poignée d’euros sans impôt

Kristina ajuste son chignon et tire sur sa cigarette. Oui, elle a eu d’autres ambitions par le passé. Critique de cinéma, voulait-elle devenir pendant ses études de sciences humaines. Mais le projet s’est perdu dans les sables mouvants des péripéties de l’existence. La trentaine avancée, la jeune femme bien mise s’est résolue à une combinaison qui lui permet de garder la tête hors de l’eau en attendant mieux : un petit boulot de bureau à temps partiel cumulé avec un “Minijob”, ces emplois largement dépourvus de charges et d’impôts dans la limite de 450 euros par mois. “Je n’avais pas la possibilité d’obtenir une meilleure place dans mon premier travail ou ailleurs”, concède la grande brune aux cheveux lisses.

Ni voiture, ni vacances

Kristina distribue des audioguides dans un musée de Hambourg plusieurs fois par semaine. Elle fait partie des 6,7 millions d’Allemands en “Minijob”. Des étudiants, des femmes au foyer, des retraités, les “Minijob” concernent toutes les classes d’âge. On les trouve dans les secteurs des services à la personne, la restauration ou le nettoyage. Dans l’ensemble il s’agit de tâches peu qualifiées. D’un point de vue statistique, c’est un phénomène “féminin, concernant plutôt les zones rurales de l’ouest du pays”, explique Alexander Herzog-Stein, spécialiste de la question à la Fondation Hans Böckler, proche des syndicats. Kristina s’est habituée à un style de vie modeste. Petit logement, pas de voiture ni de vacances à l’étranger, bien entendu pas de grosses réserves dans son bas de laine. “Je me permets juste quelques sorties de temps en temps, il faut bien vivre”, relève la jeune femme. En cas de coup dur, elle compte sur la solidarité familiale.

“Une subvention déguisée”

Symbole des réformes de l’ère Schröder, les “Minijob” ont prospéré sous Angela Merkel, tirant les salaires vers le bas dans un pays sans SMIC, selon M. Herzog-Stein. Kristina ne partage qu’à moitié la critique du chercheur sur l’augmentation récente du plafond de 400 à 450 euros. Pour ceux qui complètent, comme elle, leur revenu avec ce pécule net d’impôt “il s’agit d’une subvention déguisée”, dit-il. “Oui mais 50 euros de plus c’est presque deux semaines d’achat au supermarché”, rétorque la célibataire.

Il n’en demeure pas moins que le Minijob est un peu un piège. Il faut gagner significativement plus dans un emploi “normal” pour dépasser en net les 450 euros. L’absence, ou presque, de charges est une bombe à retardement. Les années en “Minijob” n’ouvrent que des droits microscopiques à la retraite. Depuis début 2013, il est possible de cotiser volontairement, mais tout juste 11 % des “Minijobers” le font.

Privés de congés payés

Les scientifiques de l’IAB, l’institut de recherche de l’agence fédérale pour l’emploi, ont aussi leurs reproches. Une étude de 2012 montre que les “Minijob” ont tendance à supprimer de vrais emplois dans les petites entreprises de commerce de détail ou dans la restauration, surtout à l’Est où les salaires sont moins élevés. Cela dit, le nombre global de “Minijober” stagne alors que la population active atteint des valeurs records. “Nos droit sociaux ne sont pas non plus vraiment respectés”, peste Kristina. Dans son entreprise, il faut se battre pour obtenir ses congés payés et congés maladie. Quasiment la moitié des “Minijober” en sont privés reconnaît même l’organisme qui chapeaute le dispositif au niveau fédéral. Les employeurs indélicats profitent du manque d’information de leur main-d’œuvre. Une collègue de Kristina qui avait tenté de mobiliser l’équipe du musée sur cette thématique a fini par se faire licencier. La perspective de l’introduction d’une forme de salaire minimum, à l’issue des législatives du 22 septembre, réjouit l’Allemande du nord. Le SPD, les Verts et les syndicats proposent 8,50 euros brut de l’heure, la CDU veut une concertation avec les partenaires sociaux. “Cela fait longtemps que cela devrait exister”, dit la jeune femme payée 8 euros de l’heure.

Même si les plans de la gauche se réalisent, on n’attendrait pas la frontière des bas salaires, fixée à 9,54 euros brut de l’heure par l’IAB. Un bon quart des salariés allemands touchent moins que ce seuil. Pour cette raison, la gauche radicale de Die Linke préconise 10 euros de l’heure. Mais Kristina ne croit pas que l’on pourra aller jusque-là du premier coup.

Le patronat voit les projets de SMIC d’un mauvais œil. Ils craignent des destructions d’emplois. Sur ce point, les avis divergent entre économistes. Kristina n’en a cure. “On peut s’il le faut augmenter un peu le prix de la bière ou de l’audioguide”. (Texte: Luc André)

Trouver un appartement ? “C’est comme jouer au loto”

Cela fait presque un an que Claudia a abandonné l’idée de déménager. Mère célibataire de deux fils, elle habite le quartier de Neukölln, à Berlin, depuis vingt ans. Elle y loue un trois pièces de 80 m2 à 600 euros par mois. Toutefois, il y a deux ans, alors qu’elle travaillait encore à plein temps, elle cherche à changer de cadre. “J’avais envie d’un quartier plus calme pour mes enfants. Et d’un peu plus d’espace.” Mais elle ne trouve alors aucun autre logement dans ses moyens, malgré son salaire régulier. “Les loyers ne cessent d’augmenter”, se plaint cette énergique blonde de 35 ans. “Dans mon immeuble, un appartement semblable au mien vient de passer à 750 euros par mois.” Aujourd’hui, elle allie un petit boulot aux aides sociales. “Impossible de trouver un appartement dans ces conditions”, souligne-t-elle. “Même pour ceux qui travaillent, c’est compliqué. Et ce n’est pas qu’à Berlin !”

Les chiffres donnent raison à Claudia. Selon un rapport du gouvernement, les loyers auraient augmenté de 10,8 % en Allemagne entre 2008 et 2012. Et la part du logement dans le revenu net ne cesse d’augmenter. À Hambourg, cette proportion est passée de 19,6 % à 21,7 % en quatre ans. Cependant, cette tendance est principalement marquée dans les grandes villes. Avec un loyer moyen de 7,37 euros au mètre carré sans les charges, les métropoles affichent des prix supérieurs de 42 % à ceux de la campagne. Et dans certaines communes rurales, les prix de l’immobilier sont même en chute libre. Ainsi, dans la région de l’Uckermark, au nord-est de Berlin, les loyers ont diminué de près de 6 % en 2012. En cause : le dépeuplement de ces villages, touchés par le chômage et le vieillissement de leur population.

Heureusement pour Claudia, son contrat la protège des velléités d’augmentation de son propriétaire. Par ailleurs, la loi stipule bien que les loyers ne peuvent augmenter de plus de 20 % en trois ans. Cela ne vaut toutefois que si le locataire ne change pas. En cas de nouveau contrat, plus rien n’empêche l’explosion des prix. Et une inflation de 30 % n’est pas rare dans les quartiers attractifs. Cette hausse s’explique notamment par une pénurie de logement en ville. Selon l’association allemande des locataires, 250 000 appartements manqueraient en moyenne dans chaque grande agglomération. Et les taux de logements vacants dans des villes comme Munich (0,6 %) ou Hambourg (0,7 %) sont bien en dessous de la limite des 3 % que les experts estiment nécessaires. Claudia a remarqué cette pression grandissante sur le marché immobilier.

“Quand j’ai emménagé en 2006, mon appartement était vide depuis des mois. Et beaucoup étaient inoccupés dans mon immeuble. Aujourd’hui tout est plein. Et quand tu visites un appartement, il y a au moins 70 autres personnes intéressées. Comment veux-tu l’avoir ? C’est comme jouer au loto !” D’autant plus que pour gagner, il faut fournir un dossier des plus complets : fiches de paie, attestation de solvabilité, caution… “J’en ai envoyé des dizaines”, se souvient Claudia, “mais je n’ai jamais eu de réponse.” Face à cette crise, les politiques sont sommés d’agir. En décembre 2012, le gouvernement fédéral a décidé d’une réforme du droit locatif. Désormais, les communes pourront décider de limiter à 15 % la hausse légale des loyers sur trois ans. Les nouveaux contrats sont toutefois encore exclus du texte, ce qui le fait juger insuffisant par l’opposition et les associations de locataires. Et avec 58 % de locataires dans le pays, le problème s’est naturellement invité dans la campagne électorale. Le SPD propose que les propriétaires ne puissent imputer plus de 9 % des frais de rénovation par an à leurs locataires. Un enjeu de taille quand on sait que ce genre de travaux – en rendant les logements moins gourmands en énergie – est un élément clé de la sortie du nucléaire. Mais la principale proposition est un plafonnement des loyers : Le SPD souhaite qu’un propriétaire ne puisse pas mettre un logement en location avec un loyer supérieur de 10 % aux tarifs pratiqués dans le quartier pour le même type d’habitation. Une idée vite reprise par la chancelière. Dès le mois de mai dernier, Angela Merkel a déclaré vouloir inclure cette mesure dans le programme électoral de la CDU. Contrairement au plafonnement proposé par le SPD, celui des chrétiens-démocrates ne concernera cependant pas les logements neufs et sera imposé librement par chaque Land. La proposition est vivement rejetée par le partenaire de la CDU, le FDP, pour qui ces mesures dissuaderaient les investisseurs.

Plébiscité des deux côtés, le plafonnement a toutefois de bonnes chances de voir le jour. “Ce serait bien, mais ce n’est pas suffisant”, estime Claudia. Elle aimerait plus de régulation, comme “un prix fixe au mètre carré par quartier pour les logements du même type”. Un peu désabusée, elle ira tout de même voter, “mais sûrement pas pour un grand parti”. (Texte: Déborah Berlioz)

Les attentes déçues de l’entrepreneur

Des “attentes pas satisfaites”. Le bilan économique des quatre années de coalition chrétienne-libérale est sans appel pour l’entrepreneur Mathieu Tascher. Le FDP, avec son meilleur résultat historique en 2009 (14,6 %), avait suscité de nombreux espoirs avec un programme de simplification fiscale et des baisses d’impôts d’au moins 35 milliards d’euros. “On n’a jamais vu la mise en œuvre de ce programme”, regrette le Français de 35 ans, patron de l’agence de communication Stereotexte, spécialisée dans le déploiement Web d’entreprises et de clients institutionnels et installée à Berlin depuis 2006. Du coup, le recours au conseiller fiscal, une pratique beaucoup plus fréquente en Allemagne qu’en France, reste indispensable. Alloué au FDP, le ministère de l’Économie n’a pas pesé lourd depuis 2009. Son locataire Philipp Rösler a beau être vice-chancelier, en pleine crise européenne, le centre de gravité du gouvernement penche vers les Finances. Aussi, quand le tandem Angela Merkel – Wolfgang Schäuble a fait le choix de la consolidation budgétaire en cours de législature, l’espoir de franches baisses d’impôts s’est envolé.

Même les performances de l’économie allemande depuis 2011 n’ont pas amené de changement, alors que le fisc et la sécurité sociale enregistrent des recettes records. “Je ne vois pas l’intérêt de tels excédents pour les caisses d’assurance maladie. Il faudrait une redistribution ou alors on peut s’attendre à un meilleur remboursement”, relève le jeune entrepreneur. Il serait favorable à une hausse des petites retraites car il reconnaît avoir été choqué à plusieurs reprises par la vue de “personnes en âge d’être à la retraite qui continuent à travailler. J’en ai vu pompistes dans des stations-service”.

Structures efficaces

Comme son activité concerne, dans un premier temps, les marchés français et allemand, la question de la localisation de sa société s’est posée pour Mathieu Tascher. Et finalement l’Allemagne l’a emporté, car ce qui fonctionnait “avant” 2009, marche toujours “après”. “Pour créer une entreprise, c’est juste un formulaire.” De plus, à son niveau, les prélèvements obligatoires sont plus faibles que pour un salarié. “Cela donne un sentiment de liberté”, précise le grand brun. Ayant alterné les expériences dans l’industrie et la sphère internet, le chimiste de formation apprécie la flexibilité du marché du travail allemand. “Cela ne me pose pas de souci, mais je conçois que certains veuillent moins de souplesse et plus de sécurité dans l’emploi.”

Les élections du 22 septembre ne suscitent pas un grand enthousiasme chez l’entrepreneur français. Les différences entre les principales formations lui paraissent ténues. “Finalement, même les Verts sont devenus plutôt des conservateurs teintés d’écologie. On peut imaginer une coalition CDU-Verts.” Le quasi-consensus sur l’introduction d’une forme de salaire minimum en est un exemple. Sur le fond, même s’il ne se considère pas “comme un libéral fini”, il y voit une erreur. “Il y a des aberrations comme les jobs à un euro, mais le pays va bien. Les inégalités ne sont pas aussi criantes qu’en Grande-Bretagne par exemple. Le salaire minimum va tirer les salaires vers le bas”, craint-il. Par contre, le jeune patron n’aurait rien contre un alourdissement de l’imposition sur le patrimoine et les successions comme le réclament SPD et Verts. La redistribution irait dans sa conception “d’une société au mérite”.

Zones franches

S’il avait un conseil à donner au futur gouvernement, ce serait d’ériger des zones franches pour stimuler l’activité dans les nouveaux Länder, encore à la traîne 23 ans après la réunification. “C’est le levier le plus simple”, souligne Mathieu Tascher, qui se souvient de l’implantation du groupe américain Ebay, un de ses anciens employeurs, dans le Brandebourg, à la lisière de la capitale. Ce serait peut-être une alternative à la contribution de solidarité, l’impopulaire “Soli”, qu’Angela Merkel souhaiterait prolonger au-delà de 2019. “Si on aide en permanence, les nouveaux Länder ne tiendront jamais sur leurs deux jambes.” Mais pour avoir sillonné la région professionnellement, il sait combien ces fonds restent nécessaires. “Ces Länder sont détruits et on a l’impression que le gouvernement ne veut pas le voir.”

TEXTE : LUC ANDRÉ

Source : ParisBerlin

Article original : Famille, logement, Minijob et entrepreneuriat

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