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Berlin, capitale branchée de la nouvelle Allemagne

Article Le Figaro de Pierre Bocev publié le 07 août 2006.

“Où donc était le Mur ?” Allemand de province ou étranger, le visiteur pose immanquablement cette première question, bien avant toutes les autres. Seuls les Berlinois savent, avec plus ou mois de précision. Le reste du monde est confronté à une énigme. Comme si l’on savait que la muraille de Chine avait été quelque part par là, sous vos pieds, avant de se fondre dans le néant. Berlin, la ville du Mur qui a été son élément constituant, de son érection en 1961 à sa chute en 1989, a éradiqué les traces de ce que les dirigeants de la défunte RDA avaient appelé leur « rempart antifasciste ». La fureur de la liberté retrouvée a tout emporté ou presque, drainé la pierraille monstrueuse vers les marchands de souvenirs qui la revendent à prix d’or. Dix-sept ans bientôt ont passé. Il n’en reste que Checkpoint Charlie, le plus emblématique des points de passage entre les deux univers hostiles, East Side Gallery, où le gris du béton a été peinturluré par des artistes aussi autoproclamés qu’anonymes, quelques panneaux dispersés et, à l’écart de la plupart des circuits touristiques, Bernauer Strasse, un lieu du souvenir que les autorités se promettent de transformer, enfin, en mémorial de la division et de ses crimes. En plein centre retrouvé de ce qui avait été la capitale de la Prusse et des nazis, du côté de la porte de Brandebourg, le bitume est certes strié par une double rangée de pavés qui marquent l’infranchissable frontière d’antan. Mais c’est bien tout, ou à peu près. Car sans renier son passé trouble, Berlin se veut nouveau, uni et unique.

Avec une dette cumulée de 60 milliards d’euros, la ville est « pauvre, mais sexy », se plaît à proclamer Klaus Wowereit, le social-démocrate qui en est le maire depuis 2001 et brigue sa propre succession en septembre. Sa ville, dit-il dans son bureau moderniste de la Mairie rouge, le repaire de ses prédécesseurs communistes, connaîtra le même essor que le Swinging London des Docklands. « La pauvreté est en même temps notre chance. Ici, les gens venus de l’extérieur peuvent s’installer, pour un temps ou pour toujours, en sachant que les prix sont raisonnables. » Au cours des dix dernières années ils ont été un million à le faire, un tiers de la population ou presque, attirés, selon lui, par le « potentiel qui n’existe pas ailleurs, pas dans des villes achevées ». Car malgré son histoire qui remonte au XIIe siècle, Berlin n’a rien d’une ville achevée. Depuis la réunification, tout bouge tout le temps. Tel café a-t-il été un lieu de rendez-vous chic au printemps, le voici snobé trois mois plus tard. Du côté de Oranienburger Strasse, l’ancien quartier juif dont témoigne encore la synagogue sévèrement gardée nuit et jour, il n’y a plus aucune boutique qui eût été telle quelle à la chute du Mur. Dans le même temps, certains microcosmes paraissent vouloir se figer à tout jamais, sans même parler de la communauté turque qui souvent fuit l’intégration.

À l’Ouest, Zehlendorf ou Dahlem restent des villégiatures pour aisés. À l’Est, Marzahn demeure marqué du sceau de l’ex-RDA, la liberté de parole et l’approvisionnement en plus. « Les gens se sont habitués à leur quartier et ne veulent pas en bouger », raisonne le maire. « Certains Berlinois de l’Ouest rechignent toujours à se rendre à l’Est et inversement, mais leur nombre tend à diminuer. »

C’est au centre que les deux mondes se rejoignent sans trop de problème. Comme si dans l’arrondissement de Mitte, devenu le siège politique de la ville et du pays, l’ancien no man’s land de part et d’autre de la cloison meurtrière était devenu une zone neutre acceptable aux yeux de tous.Témoin de ce poumon nouveau implanté dans un corps vieilli, Potsdamer Platz. Les gratte-ciel construits d’un coup de baguette magique, les visions de Renzo Piano qui côtoient la coupole du Reichstag due à Norman Foster au nord et, entre les deux, l’immense champ de stèles de Peter Eisenman dans son oppressante commémoration de l’Holocauste. Berlin, constatait de son exil parisien le poète Heinrich Heine il y a deux siècles, « n’est pas une ville, mais un endroit où se rencontrent des gens intéressants ».Aujourd’hui, l’écrivain Durs Grünbein y voit « un vide qui a la qualité de toujours se remplir à nouveau, peu importe de quoi, pour peu que ce soit amusant ». Entre les deux, Bertold Brecht avait célébré « le bluff de Berlin (qui) se distingue de tous les autres par son génie éhonté »

Les contraintes économiques, assurément, pèsent lourd. Depuis la réunification, quelque 300 000 emplois industriels, trois quarts du total, ont été perdus. La dette est gigantesque, même si le Land table sur une solide injection de fonds fédéraux qu’il réclame devant la Cour constitutionnelle. Le taux de chômage tourne autour de 18 % contre 10 % pour l’ensemble du pays. De plus, l’euphorie de la réunification a conduit à une série d’erreurs magistrales de planification : on attendait alors une capitale renaissant des cendres et peuplée de cinq, voire six millions d’habitants. Ils ne sont que 3,3 millions qui viennent d’assister à l’inauguration d’une gare cathédrale conçue pour un autre univers. Ville chantier depuis 1990, Berlin a englouti quelque quatre milliards d’euros d’investissements dans son infrastructure du tourisme. Il y a environ 80 000 lits d’hôtel, souvent vides, et le boom continue. Après de longues batailles administratives, un nouvel aéroport sera construit à Schönefeld, qui avait desservi Berlin capitale de la RDA. Il sonnera le glas des deux autres aérogares, Tegel dans l’ancien secteur français de la ville quadripartite et Tempelhof dont Hitler rêvait de faire la plaque tournante de « Germania », la capitale de l’Europe nazie.

Et pourtant. Il suffit de s’écarter de Friedrichstrasse, l’artère noble de Mitte avec ses magasins de luxe, pour tomber dans les nids de poule de Glinkastrasse à 50 mètres de là. Des rues entières sont frappées par des limitations de vitesse à 30 km/h, non pas pour protéger les piétons, mais parce que les fonds manquent pour réparer l’asphalte. « Une question de temps », tempère Kurt Wowereit le maire, avec son inaltérable optimisme.

Même lui, pourtant, ne nie pas l’existence de tensions entre les deux parties de la ville qui s’étaient, chacune à sa façon, installées dans une « mentalité d’assistanat ». À l’Est, le régime communiste subventionnait massivement sa « capitale » au détriment des régions environnantes. À l’Ouest, le capitalisme rhénan avait fait de Berlin sa vitrine et subvenait jusqu’à un tiers de son budget, tradition du reste héritée de la Prusse. Résultat, la ville réunifiée se retrouve avec les attributs de chacune de ses moitiés. Deux zoos par exemple, trois universités et autant d’opéras où chaque billet vendu coûte la bagatelle de 150 euros au contribuable. Impensable d’y toucher, et tant pis pour les contraintes économiques.

Mais les rancœurs sont là. À l’Ouest, ancienne vitrine contre un socialisme qui a disparu, la population se console mal de ne plus être le centre incontesté de la ville. Sur Kurfürstendamm, qui se voyait l’équivalent des Champs-Élysées en plus grand, les théâtres mettent la clef sous la porte et on pleure la « Berlinale », le festival du film qui a rejoint les salles clinquantes de Potsdamer Platz. Même le Paris Bar, lieu de rencontre nocturne des illustres ou qui croient l’être, est au bord de la faillite. La gare de Zoo, point de passage mythique des trains qui traversaient la « zone » pour rejoindre la RFA et la liberté, vient d’être réduite à un arrêt de trains de banlieue, dépossédée de son histoire par la nouvelle gare centrale pharaonique. Difficile, selon le Süddeutsche Zeitung, « de se faire à l’idée de devenir ce que l’on n’a jamais été ni ne voulait jamais devenir, un quartier résidentiel parfaitement banal »

L’Est, lui, contre-attaque par une offensive contre certains lieux phares du voisin occidental, le centre de congrès ICC par exemple, dont il dénonce avec volupté le délabrement. Sans succès jusqu’à présent, alors que les anciens citoyens de la RDA ont perdu la bataille pour la sauvegarde du Palais de la République, hideuse bâtisse en voie de démolition, érigée par le régime communiste sur les décombres dynamitées du château des Hohenzollern qui sera reconstruit. Un jour, quand les fonds auront été recueillis. Ce sont, pour l’essentiel, des querelles de clocher en voie de disparition. Même si les communes de Friedrichshain et de Kreuzberg se livrent tous les ans en septembre une bataille symbolique à coup d’oeufs pourris et de tomates. Même si des quartiers à forte immigration turque posent d’évidents problèmes d’intégration et de scolarisation. Une vraie fracture existe bel et bien, mais pas entre Allemands : c’est entre les deux communautés de l’ancien Vietnam en guerre qu’elle se situe, quelques milliers du Sud venus comme boat people à Berlin-Ouest, et autant du Nord restés à l’Est après l’effondrement de la RDA où ils travaillaient en parias. Entre les deux groupes, l’invisible 17e parallèle suit le tracé du Mur.

Au total, Berlin est une ville en train de s’affirmer. Centre politique depuis le déménagement partiel du gouvernement de Bonn en 1999, elle n’a toujours pas réussi à faire ancrer dans la loi fondamentale son statut de « capitale » allemande. Cela doit se faire à l’occasion d’une réforme du fédéralisme agréée par la grande coalition, même si une majorité de fonctionnaires demeureront sur les rives du Rhin au lieu de rejoindre celles de la Spree. À de rares exceptions près, les emplois industriels ont certes disparu, mais des alternatives se dessinent, du côté de la mode, des médias, des arts. Des sciences aussi, avec le parc technologique d’Adlershof, à l’endroit même où une jeune chimiste nommée Angela Merkel ne se voyait à l’époque aucun avenir politique dans un pays réunifié qu’elle n’imaginait pas. Les galeries d’art contemporain naissent et meurent dans les quartiers branchés. Des clubs créés à grand renfort de mises de fonds comme le Goya font lamentablement faillite, mais d’autres survivent.

« Symbole de la puissance prussienne et de la violence nazie »,comme le redoutait l’ancien ministre polonais des Affaires étrangères Wladislaw Bartoszewski ? L’ombre du Führer plane certes toujours çà et là. Le film Der Untergang,sur les derniers jours d’Adolf Hitler dans son bunker, est venu le rappeler il y a un an. Mais comme les autres Allemands, les Berlinois n’éludent pas leur responsabilité devant l’Histoire. Et le reste du monde l’accepte. Que le stade olympique de 1936 ait pu servir de théâtre à la fête du Mondial du foot n’en est pas la moindre des preuves.

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